Vogue funky : entre mode et techno

Vogue funky : entre mode et techno
ParIsabelle Boin-Serveau

Depuis plusieurs décennies, les lunettes ne servent pas qu’à voir, elles s’exposent désormais sur la tablette des accessoires de mode. Depuis toujours, finalement, elles trahissent le goût, l’attitude, la volonté du porteur. Et depuis les années 1970, la vogue funky s’est imposée comme une forme de révolution, pas celle de la rue, mais plutôt celle du spectacle dans le sens de spectaculaire. C’est ainsi que je traduirais cet intraduisible funky. Spectaculaire en opposition à ordinaire, bien sûr. Et ce qui suit est loin d’être ordinaire!

Funky version mode, art, etc.

Alain Mikli : du design à l’art

Depuis la fin des années 1970, Alain Mikli grave son nom sur des centaines de montures d’exception et poursuit une carrière loin des sentiers que battent les tendances de la mode. Dans l’atelier parisien du maître lunetier, le théâtre quotidien de la création met en scène une équipe de six personnes débordantes de talent et d’expertise qui œuvre à la réalisation de tous les projets de design.Ouiza Aiboud, responsable des communications, explique que trois types de créations cohabitent en ce lieu : les créations qui seront intégrées dans les nouvelles collections des différentes marques du Groupe Mikli, les créations de montures sur mesure, et les créations pour des événements spéciaux. C’est dans cette dernière catégorie que l’imagination des designers s’exprime en toute liberté. Outre ses collaborateurs permanents, il n’est pas rare qu’Alain Mikli s’associe à un designer-invité avec lequel il enfante la plus improbable paire de lunettes…

Pour exemple, on retiendra l’invitation qu’il a reçu du magazine Standard pour participer à une séance de photographies très spéciale. Au menu du projet : la vie domestique. Avec l’iconoclaste styliste Vava Dudu (cette Française d’origine martiniquaise fréquente le jet-set de la planète déjantée, Gauthier et Gaga en tête), Alain Mikli et compagnie a laissé libre cours à sa fantaisie. Résultat? Des lunettes hyperboliques qui collent au thème imparti. Œuf sur le plat et sa fourchette, Chaussures à talon sur le nez, mains sur le visage, binocle en forme de bouche. Rien que du funky, version domestique, qui confirme que Mikli et ses invités n’hésitent jamais à transcender la création en la propulsant au niveau de l’art. Des œuvres qui diffusent un vent de fraîcheur et qui prouvent que nous n’avions encore rien vu!

www.mikli.com

Oliver Goldsmith : des stars immortelles

Bien ancré dans une tradition d’excellence londonienne, Oliver Goldsmith a posé sur les nez les plus prestigieux des grandes stars de la seconde moitié du XXe siècle des créations des plus extravagantes. Au-delà du style, la maison OG a été la première à utiliser le plastique dans la fabrication des lunettes et à oser des textures inédites. En fait, depuis plus de 80 ans, les Goldsmith fabriquent et vendent des montures et s’appellent tous Oliver. Le dernier d’entre eux ne croyait pas aux théories du visagisme et aux styles précis qui conviennent à certaines formes de visage et n’avait pas hésité à déclarer en 1969 que « la vie est trop courte pour s’embêter avec ces choses-là. Si vous avez envie d’une paire de lunettes, have it! ». L’esprit de création familial ne s’éteint pas puisque sa nièce, Claire Goldsmith, a repris le flambeau au début des années 2000.

La collection vintage OG s’inscrit dans la grande veine des montures funky. Elles sont un rappel aux légendaires stars des années d’après-guerre : Grace Kelly, Michael Caine, Audrey Hepburn, Nina Simone, etc. et démontrent clairement que le style débridé de ces années-là n’a pas pris une ride et qu’il n’a rien à envier aux productions contemporaines!

www.olivergoldsmith.com

FACE à FACE : de la bouche aux yeux

C’est une commande du magazine italien d’optique et de design LFY qui a aiguillonné le talent de Pascal Jaulent, directeur artistique chez FACE à FACE. « Le mandat consistait à créer une monture unique inspirée d’une œuvre d’art. L’objectif de cette création était sa mise aux enchères à la fin du salon Silmo de l’année dernière », explique Michaëlla René du département des communications. Une vente dont les profits sont allés renflouer l’escarcelle d’une fondation italienne luttant contre le trachome, une infection oculaire d’origine bactérienne qui peut entraîner la cécité et qui frappe tout particulièrement la population des pays les plus pauvres.

Pascal Jaulent s’est laissé imprégner par l’esprit surréaliste que Dali a déployé avec le Sofa Bocca (ou Sofa Lips). Un meuble objet d’art qui témoignait de l’admiration libertine du peintre pour les lèvres sensuelles de l’actrice américaine Mae West, laquelle n’avait justement pas froid aux yeux. Mais le designer de FACE à FACE est allé bien plus loin dans l’incarnation du glamour féminin des années 1920 en dotant la monture d’une paire de jambes galbées en guise de branches. L’objet tient ses promesses et projette un stupéfiant effet de séduction. Devant l’engouement suscité par cette création, la maison a décidé d’offrir au public deux séries limitées de 200 paires (une série par couleur : une rouge et blanche et une noire et rouge) entièrement réalisées à la main grâce au savoir-faire ancestral des artisans lunetiers français. Résultat : une monture hardiment funky qui saura plaire à une clientèle séduite par l’art, la féminité et la nostalgie.

www.faceaface-paris.com

Pierre Eyewear : des trésors de miniatures

Pierre Cariven a fondé, il y a cinq ans, la maison Pierre Eyewear et une superbe collection de montures qui sortent de l’ordinaire. Il n’hésite pas à dire qu’un créateur ne doit pas suivre les tendances mais plutôt « inventer et innover avec patience et détermination ». À l’occasion de la campagne de la campagne présidentielle française, la candidate du parti vert, Éva Joly, a joliment chaussé les petites lunettes Pierre Eyewear qui sont devenues le symbole de sa candidature. Un beau coup de pouce pour que Pierre Eyewear se fasse connaître à la grandeur de l’Hexagone!

Le designer a troqué le commerce pour le design après avoir passé une dizaine d’années aux États-Unis à la mise en marché de produits optiques de Lacoste, L’Amy ou Nina Ricci. Selon lui, « sans âme, la lunette n’est qu’une prothèse oculaire » et il s’est engagé à en insuffler dans son art. Pour réveiller les esprits, Pierre Eyewear libère tout simplement son imagination en s’inspirant d’objets et d’animaux qu’il affectionne. C’est ainsi qu’est née la série Bandapart. Chevaux, roses, Porsche, scooters, cornes de taureau se sont retrouvés stylisés sur les faces des montures pour produire un résultat saisissant, absolument funky, et tout à fait irrésistible!

www.pierre-eyewear.com

Martin Margiela et Emmanuelle Khanh : dans le genre Gaga

Pour le styliste belge Martin Margiela, qui a fait ses armes il y a plus de 20 ans aux côtés de Jean-Paul Gauthier, la mode doit se recycler, dans le sens littéral du terme. Il aura été le premier à créer des vêtements ultra-mode à partir de vieilles chaussettes dénichées dans un vieux stock de l’armée… Mais, Martin Margiela est aussi une énigme invisible. Contrairement à son ex-maître parisien qui aime les défilés devant les caméras, Martin Margiela a toujours jalousement caché son identité. Certains prétendent même qu’il n’existe pas! En 2009, 20 ans après la création de sa maison de couture et en pleine gloire, le styliste quitte définitivement son équipe de design. La Maison Martin Margiela survit à son absence et garde son esprit vivant.

Parmi ses créations en optique, Martin Margiela a conçu pour Lady Gaga, LA reine du funky, une paire de lunettes devenue l’emblématique et bien-nommée « Incognito ». Une création qui date de 2008 et qui théâtralise la vedette en éludant son regard derrière un bandeau protecteur. Il n’est d’ailleurs pas le seul à avoir fait chausser à la diva des lunettes hors normes. Emmanuelle Khanh, la styliste française qui dessine aussi des lunettes depuis les années 1970, a produit une monture aux proportions architecturales!

www.maisonmartinmargiela.com

www.emmanuellekhanhparis.com

Marry Bassa : haute-couture en piercing

Il est des réalités qui rappellent certaines fictions. Dans le cas de la très jeune styliste Marry Bassa, son personnage pourrait facilement s’apparenter à celui de la punkette geek, Lisbeth Salander, protagoniste de la trilogie du regretté Stieg Larsson. Dans son Pays-Bas natal, Marry Bassa a réalisé une étude et produit des prototypes de montures qui ont le potentiel de rallier tous les percés de la planète. Son concept est basé sur une constatation simple : « Il est devenu de plus en plus difficile de se distinguer des autres. En général, on a des piercings pour être différent et pour des raisons esthétiques. Or, les lunettes les cachent bien souvent, c’est pourquoi j’ai conçu trois catégories de montures en fonctions du type de piercing. »

Pour les types « Bridge » ou bindi  (i.e. : pose verticale entre les sourcils) ou pour le genre « Pommettes », l’usage du microdermal (un implant placé sous la peau et sur lequel se fixent des bijoux) lui a permis d’aimanter les montures. Lorsque l’on ôte les lunettes, il suffit de replacer un diamant sur le microdermal. Pour le piercing du lobe, les branches viennent tout simplement se fixer dans le trou du lobe. Marry Bassa sait que ses prototypes la placent résolument dans la sphère funky de la haute couture et du sur-mesure, mais la jeune styliste estime aussi qu’un modèle standard pourrait facilement voir le jour. Après tout, la mode du piercing n’est pas prête de disparaître et elle colle si bien à la vogue funky!

www.marrybassa.nl

Polaroid : du style à travers le temps

Avec Polaroid Eyewear, nous revenons plus près de chez nous, de ce côté de l’Atlantique, pour admirer la fabuleuse collection héritage Best under the sun qui souligne le 75e anniversaire de la prestigieuse compagnie américaine. Et bien sûr, tous les modèles sont dotés de la technologie du filtre synthétique polarisant (polaroid) sorti du génial cerveau du chercheur Edwin Land. Une invention qui a fait la renommée de l’entreprise et lui a permis d’occuper une place de premier plan dans d’autres sphères de l’optique. On se souviendra du mythique appareil photographique. En outre, le héros de Steve Jobs n’était autre qu’Edwin Land. Avec cette superbe collection, Polaroid nous convie donc à un véritable voyage dans le temps des meilleurs design de montures destinées aux amateurs de funky, de style rétro et inconditionnels des années 1930 jusqu’à celles des années 1980.

www.polaroidsunglasses1937.com

Oakley : adhérence au confort

Enfin, Oakley, qui s’est longtemps positionné comme la marque distinctive du sport et de la technologie, poursuit toujours dans ces directions, mais puise aussi allègrement dans le répertoire de la mode. Au fil des ans, les montures se sont féminisées et les ophtalmiques ont dépassé les sphères exclusivement sportives.

Entre mode et technologie justement, Oakley vient de sortir sa révolutionnaire Crosslink. Des lunettes correctrices qui affichent une polyvalence non seulement esthétique, mais aussi et surtout, qui accompagnent toutes les activités quotidiennes, du lever au coucher. Elles sont composées à partir d’un matériau inédit qui augmente l’adhérence sous l’effet de la transpiration. L’unobtainium est présent sur les branches et les plaquettes de nez afin d’assurer un parfait maintien garantissant le bon alignement des verres, condition sine qua non pour parvenir à une parfaite vision.

ca.oakley.com

Funky version techno, médic, etc.

Google Glasses : la réalité augmentée

Elles ne sont pas encore disponibles sur le marché, mais déjà tout le monde en parle. Le Project Glass ne deviendra pourtant réalité que dans deux ans. Mais sur l’orbite techno, on s’échauffe très vite! Que font-elles? Tout ce à quoi les aficionados funky n’ont même jamais osé rêver. Ces montures s’apparentent, par leurs fonctions, à un téléphone intelligent commandé vocalement et doté d’une reconnaissance visuelle. Grâce à ses verres transformés en écran, le porteur vit l’instant présent tout en demeurant connecté à son réseau. Conséquences? Il peut donc filmer, retransmettre sur le champ les moments fantastiques vécus et les partager en direct avec ses amis. Bref, il peut communiquer en tout temps! Un concept désigné par le syntagme « réalité augmentée » dont les limites gravitent à l’infini.

Mentionnons que Google n’est pas le seul à explorer les fonctionnalités de lunettes performantes. En Allemagne, une équipe de chercheurs de Fraunhofer, et en Israël, la compagnie Lumus, planchent assidûment sur leur projet. La compétition sera sans doute féroce pour ravir les parts d’un marché qui suscite tant d’emballement.

emPower Eyewear : correction instantanée

Avec cette gamme de monture, la compagnie américaine PixelOptics propose des montures dont la correction des lentilles varie électroniquement selon les besoins du porteur. Serait-ce le clou dans le cercueil des bifocales ordinaires, voire des progressives? Toujours est-il que les presbytes amoureux du techno sobre vont en raffoler! Le contrôle électronique du focus s’effectue en vision lointaine ou intermédiaire. Pour obtenir une bonne correction en vision de près ou de lecture, le porteur n’a plus qu’à opérer une légère pression sur un bouton subtilement dissimulé dans la branche.

www.aspexeyewear.com

Adlens : la technologie du liquide

La compagnie anglaise Adlens met aussi à disposition un réglage instantané de la correction de chacun des verres par l’action de roulettes fixées aux deux extrémités de la face des lunettes. Pas très informatiques, mais très efficaces, ces montures ont été élaborées par le professeur Rob van der Heijde, d’Amsterdam. L’objectif est de dépanner n’importe quel porteur dont les lunettes auraient été brisées ou perdues. Chaque verre est ajustable entre -6 et +3 dioptries. Le produit Hemisphere Optical est basé sur le principe d’un fluide par lequel le réglage s’opère. Chaque verre est ajustable séparément. Une fois l’ajustement effectué, il suffit au porteur de retirer les roulettes. Les verres de polycarbonate ont été traités, garantissant un usage quotidien et une facilité d’entretien. La version Hemisphere Optical Sun se décline en plusieurs couleurs. Pratiques, universelles, et d’une technologie simple, cette monture a initialement été créée pour offrir une solution instantanée à des centaines de personnes vivant dans des pays en voie de développement. D’ailleurs, pour chaque monture vendue, Adlens en offre une paire aux plus démunis.

www.adlens.com

EyeCAN : une souris oculaire par Samsung

Conceptualisées et réalisées en Corée du Sud, ces lunettes ont pour ambition de contrôler le curseur d’une souris avec les mouvements de l’œil. Une avancée technologique inouïe pour toutes les personnes atteintes d’incapacité motrice. C’est grâce à l’action d’une caméra munie d’un capteur qui enregistre les mouvements oculaires et les relaie à l’ordinateur. EyeCAN est encore à l’étape de prototype, mais les espoirs sont grands d’envisager une commercialisation prochaine du produit.

SEQINETIC : pour lutter contre le blues de l’hiver

L’hiver est long au Danemark. Mais trois scientifiques en ont profité pour trouver une solution au manque de lumière qui afflige les habitants des pays nordiques. On connaît et on reconnaît aussi les bienfaits de la luminothérapie pour traiter cette dépression saisonnière qui touche un tiers de la population. Nos trois chercheurs ont donc utilisé le principe de la lumière artificielle blanche (sans UV) qui reproduit la luminosité solaire pour l’intégrer sur une variété de monture équipée de 6 lampes LED et d’un réflecteur. Trente minutes d’exposition par jour suffisent, selon les inventeurs, pour irradier l’entourage d’une bonne humeur naturelle. Idéal pour faire taire les ronchonneurs des provinces de l’est canadien!

www.seqinetic.com

Bio-Optik : dans les bras de Morphée

On le sait, l’insomnie, la mauvaise qualité du sommeil, les décalages horaires, le chamboulement des cycles du sommeil relié au travail de nuit sont autant de facteurs qui nuisent à la bonne santé de l’être humain. Une entreprise française, Bio-Optik a mis au point des lunettes qui bloquent la lumière bleue pour permettre au cerveau de produire de la mélatonine, la fameuse hormone du sommeil. Portées le soir, quelques heures avant le coucher, ces lunettes conditionnent le cerveau à une nuit de repos sans contrecarrer les occupations habituelles. Au demeurant, l’un des trois modèles disponibles s’adapte sur les montures ophtalmiques du porteur. Avis aux insomniaques : vous pouvez dire adieu aux somnifères et à leurs délétères effets secondaires!

www.bio-optik.com

Mnemosline : garder le souvenir

Lorsque la mémoire flanche, il n’y a guère d’autres moyens pour la retenir que de stimuler les capacités cérébrales de mémorisation. Certaines approches via les exercices de logiciel connaissent quelques succès, mais un neurologue italien (âgé de 85 ans!), Francesco Ferro Milone, s’est penché sur le problème de la perte de mémoire des plus de 60 ans avec le gérontologue Adolfo Porro, lui aussi à la retraite. Au cours des dix dernières années, ils ont mis au point une paire de lunettes (en forme de masque) qui se pose devant les yeux fermés des sujets pour diffuser une lumière intermittente qui dynamise l’activité cérébrale.

Durant les cinq dernières années, les deux chercheurs ont testé Mnemosline sur 200 sujets âgés et les résultats se sont révélés concluants puisque 60 % d’entre eux ont amélioré leur mémoire en ayant utilisé l’appareil 10 minutes, deux fois par jour. Ce produit n’est pas encore disponible sous nos cieux, mais avec le vieillissement de notre population, son avenir semble assuré lorsqu’il apparaîtra sur notre marché.

www.mnemosline.it