orthoptique canadienne commentée

L’orthoptique canadienne commentée
Jean Milot M.D.

Traduction des citations par Edward Collister

N.D.L.R. : Professeur émérite de l’Université de Montréal et retraité actif, le DrJean Milot s’est immergé le temps d’une recherche dans les archives des revues médicales canadiennes pour nous livrer le climat d’une époque confrontée à l’apparition d’une nouvelle discipline paramédicale au Canada au milieu du siècle

dernier : l’orthoptique. 

Avant-propos de l’auteur

Cette présentation forcément sommaire pourra sembler lacunaire à certains puisque je fais volontairement abstraction de la description des différentes méthodes orthoptiques, telles que l’euthyscope, le diploscope, le stéréoscope, le cheiroscope, l’amblyoscope, le synoptophore, l’orthofuseur, le visuscope, le pléoptophore, etc.

Deuxième partie : de 1950 à 1970

1950 Ottawa. Ottawa Civic Hospital

L’ophtalmologiste, Dr Robert E. Smart, consultant à l’Ottawa Civic Hospital, croit que les mauvais résultats des traitements sont souvent les conséquences d’un mauvais diagnostic suivi de traitements inappropriés1 :

« En bref, je crois que la plupart des échecs lors du traitement du strabisme sont le résultat d’un mauvais diagnostic et, dans une moindre mesure, sont reliés à un manque d’application des principes et techniques reconnus dans le traitement de la vue, des problèmes orthoptiques et chirurgicaux présents dans chaque cas.» (trad.) 

« Je crois, cependant, que pour certains cas, ceux qui sont le plus sujets à réussir, devraient suivre un traitement orthoptique pré et postopératoire.» (trad.)

1953 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

« Pratiqués avec les instruments les plus perfectionnés, ces exercices demandent la collaboration du sujet2. »

Ces commentaires, qui ont été émis par le Dr Georges-A Blanchard, ophtalmologiste à l’Hôpital Sainte-Justine, confirment ainsi que l’on pratique l’orthoptique en 1953 à l’Hôpital Sainte-Justine.

1955 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

Le 30 septembre 1955, les Drs Jean-Audet Lapointe et Fernand Croisetière, tous les deux ophtalmologistes, font une demande officielle au directeur médical pour l’embauche d’une orthoptiste :

« Toujours en vue de la réorganisation du service d’ophtalmologie, nous proposons Mlle Mae Peullen, orthopticienne diplômée d’Angleterre comme technicienne consultante. Elle serait disposée à venir donner des traitements à l’Hôpital une fois par semaine et à diriger une garde-malade qui voudrait se spécialiser en orthoptique.3 »

1955 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

Dans le mois qui suit, voici la réponse sans ambiguïté du Conseil d’administration adressée au Dr Edmond Dubé, directeur médical:

« Sur votre recommandation, le Conseil d’administration, à son assemblée tenue le 18 octobre 1955, a résolu d’autoriser l’engagement de Mlle Mae Peullen, orthopticienne diplômée d’Angleterre, comme technicienne consultante au service d’ophtalmologie.4»

1956 Québec. Hôpital Hôtel-Dieu

Voici les commentaires du Dr J. Émile Pelletier, ophtalmologiste consultant à l’Hôtel-Dieu de Québec, qui précise bien que ce traitement doit être accompli sous la surveillance du médecin :

            « L’orthoptique consiste en une série de traitements visant à l’établissement de la vision binoculaire. Elle doit être exercée par l’ophtalmologiste qui, après un examen médical oculaire, pourra en préciser les indications et les contre-indications, ou encore sous surveillance médicale rigoureuse5. »

1957 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

Yvette Beaulieu, infirmière licenciée, reconnue officiellement orthoptiste grâce à la formation donnée par Mae Peullen, s’adresse à la présidente du Conseil d’administration pour justifier sa participation à la clinique du département d’ophtalmologie. Il est à noter que Mlle Beaulieu a également suivi sa formation d’orthoptiste à Cleveland aux États-Unis, devenant ainsi la première orthoptiste canadienne-française :

« Comme l’orthoptique ne concerne que le cas de strabisme, il est préférable que je les vois en même temps que le médecin traitant, de cette façon un déplacement est évité pour les parents et l’enfant. Pour ce qui concerne les exercices, les meilleurs résultats sont obtenus chez l’enfant d’âge préscolaire, c’est-à-dire, de trois à sept ans. Il est également plus facile pour la mère de venir conduire l’enfant sous traitement pendant que les autres sont à l’école; c’est pour cette raison que les exercices sont donnés dans l’après-midi.6»

1958 Vancouver. Vancouver General Hospital

Le Dr M. G. Wilson7, ophtalmologiste au Vancouver General Hospital, nous confirme que l’orthoptiste demeure encore, en 1958, un sujet brûlant chez les ophtalmologistes :

« La formation orthoptique comme moyen de traitement du déséquilibre musculaire de l’œil a de plus en plus d’adeptes parmi les ophtalmologistes depuis trois ou quatre décennies. Cela représente, toutefois, un sujet controversé. Et si plusieurs chirurgiens de l’œil ne sont pas complètement sceptiques, ils demeurent confus et incertains sur la valeur et la place de l’orthoptique dans le diagnostic et le traitement des cas. » (trad.)

Il ajoute un commentaire afin de bien préciser le rôle de l’orthoptiste :

« Tout comme le physiothérapeute et l’orthophoniste, le technicien en orthoptique ne dispose que de sa formation – son habileté à former ou reformer une paire d’yeux dissociés. » (trad.)

En reconnaissance pour le travail de son orthoptiste, il confirme ainsi la présence d’une clinique d’orthoptique à Vancouver :

« Je souhaite souligner la contribution inestimable de Mlle Catherine Lunn, directrice de la Orthoptic Clinic au Vancouver General Hospital. » (trad.)

1958 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

Le Dr Gilles Cousineau, ophtalmologiste à l’Hôpital Sainte-Justine, confirme les résultats bénéfiques des exercices orthoptiques et il en profite pour remercier les deux orthoptistes avec lesquelles il travaille :

« Malheureusement tous les enfants opérés pour strabisme n’ont pas tous été examinés en orthoptique. Dû à l’organisation récente de ce service, 70 % seulement des enfants examinés ont bénéficié des traitements orthoptiques et on sait qu’il est beaucoup plus intéressant d’opérer un enfant à qui on a pu redonner ou stabiliser la vision binoculaire qu’un enfant qui n’a même pas de perception simultanée, surtout s’il a un œil amblyope.8 »

« Permettez-moi de remercier les orthoptistes Mlles Y. Beaulieu et V. Spooner, pour leur précieuse collaboration. »

1963 Québec. Hôpital Saint-François-d’Assise

Il devient indéniable que l’orthoptique peut jouer un rôle prépondérant dans le traitement du strabisme. Ainsi, le Dr René-G. Lavoie, ophtalmologiste à l’Hôpital Saint-François-d’Assise, aborde ce sujet avec une certaine véhémence :

« Une clinique d’orthoptique est devenue une nécessité dans un hôpital possédant un service d’ophtalmologie […] Il est d’importance primordiale que les orthoptistes relèvent de l’autorité immédiate de l’ophtalmologiste, en autant que l’on considère les domaines médical et technique […] L’orthoptiste n’est que l’acolyte du médecin et il n’est là que pour exécuter le travail que lui dicte l’ophtalmologiste, toujours sous sa directive […] En conclusion, il est permis d’affirmer que l’orthoptique représente une aide complémentaire importante, voire indispensable dans le traitement des anomalies des muscles, de la vision, de la fusion, de la stéréoscopie9. »

1964 Chicoutimi. Hôtel-Dieu Saint-Vallier

À l’occasion d’une visite à Chicoutimi d’un éminent professeur de la Faculté de médecine de l’université de Lyon, le Dr René Hugonnier, il est annoncé « que, le 15 décembre 1963, la clinique d’orthoptique de l’Hôtel-Dieu ouvrit officiellement ses portes et que c’est le docteur Georges-Thomas Gauthier qui en assumera la direction. 10 »

1966 Montréal. Hôpital Sainte-Justine

Le Dr Arthur Barrette, ophtalmologiste, confirme qu’on a toujours recours à l’orthoptique dans l’évaluation et le traitement du strabisme à l’Hôpital Sainte-Justine :

« Les traitements non-chirurgicaux et chirurgicaux sont souvent le complément l’un de l’autre, soit avant l’opération, soit après l’opération […] L’orthoptique et la pléoptique séparément ou ensemble constituent le traitement non chirurgical du strabisme11. »

1966 Montréal. Hôpital Notre-Dame

Le Dr Roch Gagnon, ophtalmologiste à l’Hôpital Notre-Dame, donne une description du rôle éminent et fondamental de l’orthoptique :

« À l’aide d’appareils spécialisés, prismes, verres rouges, verres striés, synoptophore, etc., et aussi grâce à sa grande patience et à la collaboration de l’enfant et des parents, l’orthoptiste pourra vaincre la neutralité d’œil, augmenter l’amplitude de fusion des insuffisants de convergence ou autres hétérophories, parfois même corriger une correspondance rétinienne anormale12. »

1970 Montréal. Hôpital Notre-Dame

Et la touche finale revient, à la fois au Dr Roch Gagnon, ophtalmologiste et à Mlle Louise Gohier, orthoptiste :

« Dans la rééducation de nos malades, nous avons suivi [avec d’heureux résultats!] la technique classique en France à l’École d’orthoptique de Lyon13. »

Conclusion

Nous avons bien observé qu’à partir des années 1960, les remarques acerbes sur le rôle de l’orthoptique se sont passablement atténuées pour réaliser une nouvelle fois combien les différents aspects de l’orthoptique et de l’ophtalmologie sont parallèles et complémentaires.

Heureusement, autant chez les orthoptistes que chez les ophtalmologistes, les attitudes des générations passées ne correspondent plus aux conceptions des générations nouvelles. Grâce à leur consentement, les centres d’enseignement orthoptique au Canada, sont aujourd’hui accrédités par l’Association médicale canadienne.

1. SMART R.E. Strabismus. Why failures?. Transactions of the Canadian Ophthalmological Society. Vol. 3. 1950; 28-38.

2. BLANCHARD Georges-A. Généralités sur le strabisme convergent. Les Annales médico-chirurgicales de l’Hôpital Sainte-Justine. Vol. 6, (4). 1953; 15-7.

3. LAPOINTE J. A. et CROISETIÈRE F., ophtalmologistes. Tapuscript daté du 30 septembre 1955 adressé au directeur médical de l’Hôpital Sainte-Justine.

4. LETELLIER DE SAINT-JUST E., secrétaire du Conseil d’administration de l’Hôpital Sainte-Justine. Tapuscript daté du 19 octobre 1955 et adressé au Dr Edmond Dubé, directeur médical.

5. PELLETIER J.-Émile. Problèmes ophtalmologiques+. Les Cahiers de l’Hôtel-Dieu de Québec. Vol. 11 1956; 134-5.

6. BEAULIEU Yvette, orthoptiste à l’Hôpital Sainte-Justine. Tapuscript daté du 16 décembre 1957 et adressé à L. de Gaspé-Beaubien, présidente du conseil d’administration.

7. WILSON W. M. G. Experiences with Orthoptic Training : A Statistical Survey. Transaction of the Canadian Ophthalmological Society. Vol. 10. 1958; 212-9.

8. COUSINEAU Gilles. Strabisme chez l’enfant. Les Annales de Sainte-Justine. Vol. IX (1), 1958; 38-41.

9. LAVOIE René-G. L’orthoptique en fonction de l’hôpital. Laval médical Vol. 34 (8) oct. 1963; 1038-42.

10. Auteur inconnu. Visite d’un célèbre ophtalmologiste français. Le Saguenay. Vol. 11 déc. 1964; 176.

11. BARRETTE J. Arthur. Traitement non-chirurgical du strabisme. L’Union médicale du Canada. Vol. 95, nov. 1966; 1261-3.

12. GAGNON Roch. Pléoptique et orthoptique ou rééducation oculaire. -L’Union médicale du Canada. Vol. 95, nov. 1966; 1264-6.

13. GAGNON Roch et GOHIER Louise. Le traitement orthoptique des strabismes divergents intermittents. L’Union médicale du Canada. Vol. 99 (8) août. 1490-2.